1) L?idée d?être soi est au fond une idée bizarre et paradoxale. L?idée de tendre vers soi-même laisse supposer qu?à l?origine nous ne sommes pas nous?Qui sommes-nous, alors ? Le principe de cette découverte de soi, de cette quête de soi, amplement utilisée par de multiples penseurs est, je trouve, très complexe. Quand tu parles de "ce malaise social qui veut qu'on soit toujours autre que ce qu'on est", je suis troublé car je mesure l?absurdité qu?il y a à vouloir être quelqu?un d?autre que celui que l?on est. Mais d?un autre côté la proposition inverse « tendre à être qui on est » découle d?une démarche tautologique dérangeante (si on est déjà ce que l?on est, pourquoi se fatiguer à vouloir le devenir? Tu me suis ?)
2) Partant de là, j?ai plutôt tendance à penser que la quête de soi est toujours plus ou moins une construction de soi, une redéfinition de soi qui met à jour non pas tant celui que nous sommes que celui que nous voulons être. Il y a chez Palante toute une réflexion autour du mensonge vital, du bovarysme (dont il emprunte les grands principes à Jules de Gaultier). Qu?est-ce que le bovarysme ? La tendance de chacun de nous à ce concevoir autre qu?il n?est ? Qu?est-ce que l?idée de mensonge vital ? C?est l?idée que, dans un monde ou rien n?est vrai en soi, chacun doit se construire son propre mensonge qui donnera un sens à sa vie.
3) Pourquoi ces préalables ? Pour poser le fait que l?idée d?une possible sculpture de soi, même si elle est intellectuellement stimulante, n?est pas forcément si simple dans les faits. Qui peut dire, par exemple, sans aucune hésitation, pour qui il se sculpte ? Qui peut sincèrement dire que, dans son travail d?élaboration de celui qu?il veut être il n?accorde aucune place au regard porté par autrui sur cette création ? Alain Ehrenberg explique bien que, dans le domaine de la consommation, la logique du Culte de la performance ne repose pas forcément sur des principes de concurrence ou de compétition. Les logiques de différenciation et d?imitation sont étroitement liées. Rares sont les actes que nous posons qui ne se justifient pas, soit par une volonté de se démarquer des autres, soit de s?assimiler à eux, (sans être pour autant dans un processus compétitif ou concurrentiel : juste dans une logique de recherche identitaire).
4) L?idée d?une sculpture de soi traîne avec elle une très grande quantité de dimensions. On pense généralement aux dimensions spirituelles et culturelles (savoir à quoi je crois, quelles sont les valeurs auxquelles j?accorde de l?importance, quelles sont les ?uvres poétiques, musicales, littéraires, philosophiques, cinématographiques etc. qui peuvent servir d?assise théorique de mon moi véritable). Ces dimensions, plutôt intérieures, ne sont pas les plus difficiles à établir (même si elles représentent déjà en soi un boulot qui peut occuper toute une vie !) Mais le principe d?une sculpture de soi signifie également construction de soi en tant que (cocher les cases concernées !) père de, mari de, amant de, collègue de travail, employé de, supérieur hiérarchique de, fils de, habitant de? La liste pourrait être extrêmement longue? La sculpture de soi peut être un moyen de transcender une grande partie des déterminismes qui nous emprisonnent mais là, et Palante a passé sa vie à le répéter, le combat est d?un autre niveau? Palante a bien dit d?ailleurs comment ce combat de l?individu contre la société finissait par générer, chez l?individu de la déception et, partant de là une vision pessimiste et désabusée du monde (on se rapproche de Houellebecq). Quand tu écris qu'il ne faut "pas désirer plus que ce qu'on peut avoir, ne pas vouloir l'impossible, l'idéal", je crois que tu est au delà du problème. Rien qu'en restant dans le domaine du possible et du concret et il y a déjà mille occasions d'échouer et de souffrir.
5) Je reprends donc ta phrase : "la philosophie onfraysienne ne serait-elle pas un moyen de dépasser ce malaise social qui veut qu'on soit toujours autre que ce qu'on est ?". Que ce soit le projet onfraysien, je n?en doute pas et je ne critique d?ailleurs pas ce projet qui, somme toute, est plutôt noble. Ce que j?essaye de déterminer, c?est si ce projet est, au final, viable, et si, quelque part, il ne peut pas être porteur d?effets pervers. Est-ce que le projet palantien (en gros, l?idée que toute tentative pour être pleinement soi d?un point de vue individuel se heurte toujours à la réalité et se termine toujours par de la déception et de l?aigreur) n?est pas plus réaliste ?